Financement régional : L’Abitibi-Témiscamingue réclame sa part de la richesse qu’elle crée
Sur un territoire 115 fois plus vaste que l’île de Montréal, maintenir des services accessibles exige davantage que de simples calculs par habitant. À l’aube des élections québécoises, les élus et les organismes de l’Abitibi-Témiscamingue ont uni leur voix pour réclamer des investissements à la hauteur de la richesse produite dans la région.
De Témiscaming à La Sarre, de Rouyn-Noranda à Senneterre, les distances façonnent le quotidien. Elles séparent les communautés, compliquent l’entretien des infrastructures et obligent à maintenir plusieurs points de service pour que les citoyens n’aient pas à parcourir des centaines de kilomètres afin d’obtenir des services essentiels. Or, ces distances disparaissent souvent des calculs gouvernementaux. Le financement repose principalement sur le nombre d’usagers, alors que l’Abitibi-Témiscamingue doit servir 149 637 personnes dispersées sur un immense territoire. Avec seulement 2,6 habitants au kilomètre carré, la région estime être désavantagée par des programmes conçus selon une même formule pour tout le Québec.
C’est cette réalité que la Conférence des préfets de l’Abitibi-Témiscamingue (CPAT) a placée au centre du débat électoral en rendant publique, le 2 septembre, la Déclaration de l’Abitibi-Témiscamingue. Appuyée par 58 municipalités et 19 partenaires régionaux, la démarche porte un message commun : la région contribue davantage à l’économie québécoise qu’elle ne reçoit en investissements publics. « On ne demande pas la charité, on demande que ce soit équitable pour l’ensemble des citoyens et citoyennes de l’Abitibi-Témiscamingue », a résumé Gilles Chapadeau, président de la CPAT et maire de Rouyn-Noranda.
Cette prise de position ne découle pas seulement de l’approche du scrutin. Elle prolonge une démarche amorcée au printemps 2025, lorsque la CPAT a confié à la firme Aviseo le mandat de mesurer la contribution économique de la région et les investissements publics qui lui revenaient. L’étude a chiffré entre 666 et 822 millions de dollars par année l’écart entre les deux.
Depuis plus d’un siècle, les ressources naturelles de l’Abitibi-Témiscamingue alimentent l’économie québécoise. Ses mines, ses forêts, ses terres agricoles et ses réserves d’eau génèrent de la richesse bien au-delà de ses frontières. Pour les élus régionaux, cette contribution contraste avec les difficultés persistantes à maintenir des infrastructures adéquates, à préserver les services essentiels et à faire reconnaître certains projets structurants. « Les programmes, les calculs de performance et les règlements appliqués mur à mur nous disqualifient systématiquement », peut-on lire dans la Déclaration.
Devant ce constat, la région a formulé trois demandes au prochain gouvernement. Elle réclame une redistribution plus équitable des investissements publics. Elle demande ensuite que les programmes, les normes de financement et les critères d’admissibilité tiennent compte de l’immensité du territoire, de l’éloignement, de la dispersion de la population et de la contribution économique régionale. Pour Gilles Chapadeau, cette adaptation doit également passer par un allègement des démarches administratives. « On a toujours demandé qu’il y ait moins de redditions de comptes et que les programmes soient adaptés aux réalités territoriales. » Une mesure peut sembler équitable lorsqu’elle est appliquée uniformément, mais produire l’effet contraire dans une région où les communautés sont peu nombreuses et éloignées les unes des autres.
La troisième demande porte aussi sur l’autonomie régionale. La CPAT réclame ainsi davantage de leviers pour permettre à l’Abitibi-Témiscamingue d’agir sur son propre développement et de mieux défendre ses intérêts auprès du gouvernement. La déclaration a été construite conjointement par les cinq territoires de la région. Les préfets, les élus municipaux et les représentants de différents secteurs ont accepté de dépasser leurs réalités respectives pour porter le même message. Des organismes liés notamment au développement, à l’éducation, à la culture, au tourisme, à l’environnement et au monde syndical ont ajouté leur nom à la démarche. Cette unité constituait l’un des objectifs premiers de la mobilisation. « Ce qu’on nous avait demandé lors de l’Assemblée des élus, c’est que la région parle d’une seule voix. »
Cette voix commune accompagnera maintenant le reste de la campagne électorale. Le 8 septembre, la CPAT dévoilera cinq priorités régionales élaborées dans la continuité de la déclaration. Elles serviront ensuite à interpeller les partis politiques ainsi que les candidates et candidats sur les engagements qu’ils sont prêts à prendre pour l’Abitibi-Témiscamingue.
Derrière les chiffres et les formules de financement, demeure ainsi une question concrète : à quoi sert la richesse produite par un territoire si les personnes qui l’habitent doivent continuellement se battre pour maintenir des services accessibles ? Cette fois, les communautés de l’Abitibi-Témiscamingue ont choisi de ne pas poser cette question séparément. Elles l’ont posée ensemble.