Le recours au navettage, devenu essentiel pour plusieurs entreprises de l’Abitibi-Témiscamingue, entraîne d’importantes conséquences économiques et sociales pour la région, selon une étude rendue publique mercredi par le Conseil régional des partenaires du marché du travail (CRPMT).
Le phénomène s’est progressivement imposé dans plusieurs secteurs d’activité, notamment les mines, la construction et les services techniques. Concrètement, le navettage consiste à assurer le transport aller-retour jusqu’en Abitibi-Témiscamingue de la main-d’œuvre de l’extérieur. Les employés peuvent ainsi effectuer des quarts de travail intensifs à raison de douze heures par jour pour une période allant jusqu’à 14 jours consécutifs, avant de retourner chez eux, et ce, de façon continue. Cette réalité s’explique en grande partie par la rareté persistante de la main-d’œuvre spécialisée dans la région. « C’est un enjeu complexe à analyser avec nuance », indique Monique Beaupré, présidente CRPMT de l’Abitibi-Témiscamingue.

Monique Beaupré estime que le navettage est un phénomène complexe qui nécessite des solutions durables à l’échelle régionale. (Crédit Photo : Le Citoyen — Ricardo Jr Emmanuel)
Selon l’étude, environ 2 050 travailleurs pratiqueraient le navettage dans la région en 2025, un phénomène en croissance au cours des dernières années. « Au bout du compte, si on revient au fameux cercle vicieux, à long terme, on y perd tous », souligne Mme Beaupré. Bien que le navettage permette aux entreprises de maintenir leurs activités dans un contexte de pénurie de main-d’œuvre, il entraîne néanmoins des impacts significatifs pour les communautés locales. Sur le plan économique, l’étude met en lumière une importante fuite de capitaux. Une grande partie des revenus des travailleurs en navettage est dépensée à l’extérieur de la région, dans leur milieu de résidence. Ce manque à gagner est estimé entre 69 millions et 90 millions de dollars par année pour l’Abitibi-Témiscamingue. « Les navetteurs dépensent peu dans la région, ce qui entraîne une perte importante de retombées économiques locales », explique Carolann Forgues, économiste chez le Groupe DDM qui a contribué à la présentation des résultats. En moyenne, chaque navetteur représenterait une perte annuelle d’un peu plus de 43 000 $ en dépenses locales.

Carolann Forgues, économiste principal chez le Groupe DDD, au moment de la présentation de l’étude qui a été menée par le Groupe DDM. (Crédit Photo : Le Citoyen — Ricardo Jr Emmanuel).
Au-delà des enjeux économiques, le phénomène entraîne également des répercussions sociales. La présence accrue de travailleurs temporaires tend à affaiblir la cohésion sociale et le sentiment d’appartenance dans les communautés d’accueil. Les municipalités constatent aussi une pression accrue sur les infrastructures et le marché du logement, sans bénéficier de retombées fiscales équivalentes à celles générées par des résidents permanents.
Des solutions pour réduire la dépendance
Bien qu’essentiel à court terme, le navettage demeure, selon les acteurs consultés, une solution de dernier recours. « Si les entreprises pouvaient embaucher localement, elles le feraient », souligne l’économiste. Face à ces constats, l’étude propose plusieurs pistes de solutions visant à réduire la dépendance au navettage et à favoriser l’établissement durable de travailleurs dans la région. Parmi les mesures envisagées figurent notamment le développement de programmes de formation adaptés aux besoins des entreprises, la mise en place d’incitatifs financiers et fiscaux pour encourager l’installation des travailleurs. Le renforcement de la formation locale est d’ailleurs identifié comme un levier central pour mieux arrimer les besoins des employeurs et la disponibilité de la main-d’œuvre régionale.

Crédit Photo : Le Citoyen — Ricardo Jr Emmanuel).
Avec cette étude, le CRPMT souhaite mieux documenter un phénomène qui, jusqu’à récemment, reposait davantage sur des perceptions. « On a maintenant des données probantes qui nous permettent d’avoir une vision objective et complète du phénomène », affirme Monique Beaupré. Pour le CRPMT, l’étude représente avant tout un outil pour mieux comprendre un phénomène encore peu documenté jusqu’à récemment. Selon la présidente, l’objectif est désormais de mobiliser les acteurs régionaux afin d’identifier des solutions concrètes et durables. Même si le navettage demeure, à court terme, une nécessité pour plusieurs entreprises, il ne peut constituer une solution à long terme pour le développement régional.
Une réalité appelée à durer
L’étude conclut que le navettage s’inscrit désormais comme une composante structurelle du marché du travail en Abitibi-Témiscamingue. Dans ce contexte, l’enjeu ne consiste plus à éliminer ce mode de travail, mais plutôt à en limiter les impacts négatifs, tout en créant les conditions favorables à l’établissement durable d’une partie de la main-d’œuvre. Le navettage ne pourra être éliminé à court terme, mais devra être mieux encadré. « On ne pourra pas éliminer le phénomène, mais on peut mieux le gérer », insiste Monique Beaupré. Sans actions concertées, le phénomène pourrait continuer de s’accentuer au cours des prochaines années, avec des répercussions croissantes pour les communautés et l’économie régionale.
Dans ce contexte, l’enjeu sera de concilier les besoins des entreprises avec le développement durable des communautés locales, alors que le phénomène devrait continuer de prendre de l’ampleur au cours des prochaines années.

Plusieurs personnes ont été présentes au moment de la présentation des résultats de la nouvelle étude (Crédit Photo : Le Citoyen — Ricardo Jr Emmanuel)