Avec son exposition L’inquiétante étrangeté qui sera présentée du 11 juin au 31 août 2026 au Centre d’art de La Sarre, le photographe et artiste visuel Christian Leduc propose une plongée dans un univers où le réel vacille. À travers des portraits transformés, découpés, réassemblés et rephotographiés, il invite le public à abandonner ses repères rationnels pour entrer dans un espace plus instinctif, proche du rêve, de l’émotion et de l’inconscient.
Derrière chacune des œuvres se cache un long processus de création qui dépasse largement la photographie traditionnelle. Tout commence par une séance photo en studio avec des proches, des amis ou des modèles qu’il connaît. Après une première sélection et un travail de postproduction, Christian Leduc imprime les images sur du papier ordinaire, volontairement de qualité modeste. Les photographies deviennent alors matière première : elles sont découpées, collées, incisées, superposées, parfois même accidentellement altérées, avant d’être photographiées une seconde fois.
« Ce qui est intéressant, c’est qu’il y a plusieurs couches dans l’image », explique-t-il. Grain de la photo originale, texture de l’impression, traces de découpe, ombres et imperfections cohabitent dans une même œuvre. Certaines pièces jouent même sur la confusion visuelle grâce à des ouvertures pratiquées directement dans le papier. En soulevant certaines parties de la photographie pour révéler d’autres images dissimulées dessous, l’artiste crée un effet déstabilisant où le cerveau peine à distinguer ce qui appartient au premier plan ou à l’arrière-plan.
Cette ambiguïté est au cœur même du projet. Le titre de l’exposition fait référence au concept psychologique de « l’inquiétante étrangeté », popularisé notamment par Sigmund Freud. Il désigne cette sensation troublante provoquée par quelque chose qui semble familier, mais légèrement décalé par rapport à la réalité. « Ce sont des choses qui sont juste un peu déplacées du réel et qui font appel à des émotions très primaires », résume l’artiste. « On perd nos repères. C’est comme tomber dans un monde parallèle. »
Les visages humains demeurent au centre de son travail, mais ils deviennent progressivement méconnaissables. Des fragments de revues, des doubles expositions, des formes abstraites et des jeux de profondeur viennent transformer les portraits en images hybrides, presque oniriques. Certaines œuvres donnent l’impression de mouvement; d’autres semblent défier les lois de la perspective. Dans plusieurs cas, le regard cherche instinctivement à reconstruire une logique visuelle qui refuse pourtant de se stabiliser.
Pour Christian Leduc, cette recherche artistique s’inscrit dans une démarche amorcée depuis près de vingt ans. Ses premières expérimentations remontent au début des années 2000, mais son travail a évolué vers quelque chose de plus instinctif et plus étrange. « Avant, c’était davantage du collage. Aujourd’hui, c’est plus difficile de reconnaître les personnes. »
Le hasard joue également un rôle important dans sa création. Une des œuvres de l’exposition est née après qu’il eut accidentellement renversé un verre d’eau sur une pile de collages. L’encre diluée sur un carton lui a évoqué un œil, qu’il a ensuite intégré à une composition déjà amorcée. « Il y a énormément d’essais et erreurs. Je découvre les images en même temps que je les construis », raconte-t-il.
Cette spontanéité influence aussi la sélection finale des œuvres. L’artiste produit énormément et admet que le choix des images pour une exposition représente l’étape la plus difficile du processus. Même certaines œuvres qu’il apprécie beaucoup peuvent être écartées si elles ne s’intègrent pas à l’ensemble. « À un moment donné, tu cherches une cohérence, une ambiance qui fonctionne d’une image à l’autre. »
Au-delà de la technique, Christian Leduc souhaite surtout provoquer une réaction émotionnelle. Il insiste d’ailleurs sur le fait qu’il n’y a pas de message politique ou moral caché derrière ses œuvres. Son objectif est plutôt d’amener les visiteurs à accepter une expérience plus intuitive et moins rationnelle. « Je veux sortir les gens du réflexe de tout analyser », explique-t-il. « Ce n’est pas juste “ah, c’est beau”. Ça peut être dérangeant, intrigant, fascinant ou même provoquer un malaise. Toutes ces réactions-là sont valides. »
Dans un monde où les images sont omniprésentes et souvent excessivement retouchées, l’artiste revendique aussi l’importance de l’imperfection. Les coups d’exacto, les poussières oubliées ou les traces laissées par le papier demeurent visibles dans les œuvres finales. Pour lui, ces défauts font partie intégrante de l’expérience humaine. « On modifie tellement les images aujourd’hui qu’on finit presque par oublier ce qu’est la réalité », observe-t-il. « Moi, je vais encore plus loin dans la transformation, mais en gardant les imperfections bien visibles. »
Avec L’inquiétante étrangeté, Christian Leduc propose ainsi bien plus qu’une simple exposition photographique. Il offre une expérience sensorielle et émotionnelle où le spectateur est invité à se perdre volontairement dans des images qui échappent aux catégories habituelles. Entre photographie, collage et expérimentation visuelle, ses œuvres ouvrent un espace où l’imaginaire prend le dessus sur la logique — un territoire flou, fascinant et profondément humain.