Le temps d’un 5 à 7, une exposition éphémère a transformé le MA Musée d’art en laboratoire vivant de la littérature francophone. À l’initiative de Fednel Alexandre, enseignant-chercheur à l’Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT), des étudiants au baccalauréat en enseignement du français ont relevé un défi peu conventionnel : donner forme, par les arts visuels et la médiation culturelle, à des œuvres issues d’un corpus littéraire vaste et pluriel.
À l’origine du projet, une réflexion pédagogique. « Je suis continuellement en train de me demander comment les étudiants peuvent trouver du sens à ce que je leur demande de faire », explique Fednel Alexandre. Après plusieurs années sans enseigner le cours Littérature de la francophonie, il y revient avec une volonté renouvelée : sortir de l’analyse traditionnelle pour engager les étudiants dans une démarche d’exploration. Ici, pas de « bonne réponse », mais des essais, des erreurs et, surtout, la création d’un dialogue entre texte et expérience.
Le pari est audacieux. Inviter de futurs enseignants à traduire la littérature autrement que par l’écriture ou l’analyse suppose un déplacement des repères. Pourtant, cette liberté a rapidement trouvé écho au sein du groupe. « Tout était possible », raconte Isabelle Roby, étudiante participante. « On pouvait faire du théâtre, de la lecture, de la création littéraire… mais spontanément, le coup de cœur de tout le monde, ça a été de créer des objets, des tableaux. »

De gauche à droite : Adam Gagnon, Claudia Champagne, Laurence Gélinas, Isabelle Roby et Adam Gauthier (Photo : Le Citoyen | Joanie Dion)
Ce choix instinctif pour les arts plastiques révèle un désir commun : rendre tangible l’abstraction du texte. Pour Isabelle Roby, le processus a été à la fois technique et conceptuel. « C’était la première fois que je tissais du papier. Mais surtout, c’était la première fois que je devais rendre visuellement l’idée d’un livre. Il fallait enlever le superflu pour arriver à l’essentiel. » Une démarche exigeante, qui rejoint les compétences mêmes que ces étudiants devront développer en classe : synthétiser, interpréter et transmettre.
Car au-delà de la création artistique, le projet s’inscrit dans une logique de formation professionnelle. « La première compétence des futurs enseignants, c’est la compétence culturelle », rappelle Fednel Alexandre. En ce sens, l’exposition devient un terrain d’expérimentation pour endosser le rôle de passeur culturel. Les étudiants ne sont plus seulement des lecteurs : ils deviennent médiateurs, appelés à rendre les œuvres accessibles et signifiantes pour un public.
Cette double posture — récepteur et créateur — est au cœur de l’expérience. Elle invite aussi à repenser l’enseignement de la littérature. « Lire un texte, ce n’est pas chercher une métaphore », insiste l’enseignant. « Un texte peut avoir des échos chez nous, nous faire réfléchir à notre rapport au monde, aux autres, à nous-mêmes. » En donnant corps à ces échos, les étudiants explorent une dimension plus intime et vivante de la lecture.
Dans cet esprit de médiation, certains ont poussé l’expérience encore plus loin. C’est le cas d’Adam Gauthier, qui a conçu un atelier de « poésie par soustraction » en complément de l’exposition. Inspirée d’approches didactiques visant à rendre la poésie plus ludique, l’activité invitait les participants à transformer des textes existants en supprimant des mots pour en révéler de nouveaux sens.

Son objectif était de donner l’impression que la littérature est un jeu. « Qu’on peut manipuler le texte, rire, se détacher des règles qui rendent la poésie intimidante. » Loin de réduire la portée du genre, cette approche vise au contraire à le démystifier. « Le jeu, ce n’est pas réducteur. C’est une manière phénoménale d’apprendre. »
L’atelier agissait ainsi comme un prolongement naturel de l’exposition : après avoir observé les œuvres, les visiteurs sont invités à devenir eux-mêmes créateurs. Adam Gauthier parle d’un « réinvestissement d’essence créatrice », une façon de transformer l’inspiration reçue en expression personnelle.
Pour les étudiants, cette soirée représentait bien plus qu’une simple présentation de travaux. « C’est de la reconnaissance et de la fierté », confie Isabelle Roby. « Je suis contente de mon travail, et de faire partie de ce groupe. » Le caractère éphémère de l’événement n’enlève rien à son impact : au contraire, il en souligne l’intensité et la singularité.
En réunissant création, pédagogie et médiation, cette exposition démontre que la littérature peut sortir du livre pour investir d’autres formes et d’autres espaces. Elle rappelle aussi que former des enseignants, c’est leur donner les outils pour faire vivre la culture et non seulement pour l’expliquer.
Le temps d’un 5 à 7, la francophonie s’est ainsi déployée autrement : en textures, en images, en jeux de mots. Et surtout, en expériences partagées.