Entre le manque de main-d’œuvre, l’absence de programmes d’études dans les cégeps de la région et manque d’incitatif pour attirer des hygiénistes dentaires, la situation semble loin d’être résolue.
Jean-François Lortie, président de l’Ordre des hygiénistes dentaires du Québec, était de passage en région. Il était venu pour une première fois à titre de président en 2023 à la suite d’une fermeture d’une clinique dentaire dans le Témiscamingue alors qu’un dentiste prenait sa retraite.
Il brosse un portrait préoccupant de la situation qui s’est détériorée au cours des dernières années. En Abitibi‑Témiscamingue, l’accès aux soins buccodentaires est de plus en plus difficile. Obtenir un rendez-vous chez un dentiste relève de plus en plus du parcours du combattant.
Selon lui, la région est désormais confrontée à une pénurie critique de main‑d’œuvre qui compromet directement la santé de la population. « Une pénurie qui ne cesse de s’étendre en région », observe M. Lortie. Les enjeux de main-d’œuvre en hygiène dentaire ne sont pas nouveaux. « On les documente depuis plus de dix ans. »
Déjà en 2015, certaines régions comme la Gaspésie–Îles‑de‑la‑Madeleine ou le Bas‑Saint‑Laurent vivaient des fermetures de cliniques et un accès limité aux soins. Depuis, le phénomène s’est déplacé vers des régions de plus en plus centrales, dont l’Abitibi‑Témiscamingue. Aujourd’hui, plusieurs cliniques dentaires de la région refusent de nouveaux patients. « Le message d’accueil est clair : si vous n’êtes pas déjà client, on ne peut pas vous prendre », explique le président de l’OHDQ. Pire encore, certaines cliniques sont tout simplement à vendre, sans trouver preneur, faute de personnel pour assurer la continuité des services. Il existe deux cabinets d’hygiéniste dentaires dans la région, celui de Cassandra Gilbert et celui de Noémie Roy à Val-d’Or.
Au‑delà des enjeux professionnels, la pénurie entraîne des conséquences réelles sur la santé publique. Les soins buccodentaires sont un pilier de la prévention et de la santé globale. « Une bouche en santé, évidemment, va amener une meilleure santé globale. Mais a contrario, si on ne peut pas prendre soin de notre bouche, ça peut amener des problèmes de santé », rappelle M. Lortie.
« Plusieurs cliniques refusent d’avoir de nouveaux patients », insiste-t-il. Faute d’accès, des patients se présentent parfois à l’urgence pour des douleurs dentaires, un service qui n’est pourtant pas équipé pour traiter ce type de problème. « On donne des antibiotiques, mais on ne règle pas le problème à la source. Ça crée de la pression inutile sur un réseau de santé déjà saturé », souligne-t-il.
À ce manque criant de personnel s’ajoute un paradoxe important. Selon Jean‑François Lortie, environ 300 personnes formées à l’étranger attendent actuellement d’avoir accès à un programme accéléré leur permettant d’exercer au Québec. « C’est une main‑d’œuvre qui dort », résume le président de l’Ordre.
Des causes multiples, bien au-delà des cliniques
La crise actuelle est le résultat d’une conjoncture de facteurs. Parmi eux, l’exode des jeunes vers les grands centres pour étudier, sans retour en région. « En Gaspésie, c’est documenté : sur dix jeunes qui quittent pour étudier, un seul revient », mentionne‑t‑il.

Le parcours menant au métier d’hygiéniste dentaire s’étend sur trois années. (Crédit Photo : Photo gracieuseté Caroline LM)
S’ajoutent les coûts élevés de la vie dans les grands centres, la difficulté de se loger et l’absence de programmes de formation en buccodentaire en Abitibi‑Témiscamingue. Aucun programme d’hygiène dentaire, de dentisterie, d’assistance dentaire ou de denturologie n’y est offert actuellement dans la région. À l’échelle provinciale, le déficit est majeur : il manquerait entre 1 500 et 1 600 hygiénistes dentaires au Québec pour répondre adéquatement aux besoins de la population.
Des solutions envisagées pour renverser la tendance
Parmi les pistes de solution, Jean‑François Lortie mise fortement sur la délocalisation des programmes de formation. L’exemple de Matane, où un programme d’hygiène dentaire a d’abord été délocalisé avant de devenir permanent, démontre que l’intérêt est bien réel. « Ça crée un buzz, ça ouvre de nouveaux choix de carrière pour les jeunes qui veulent rester dans leur région. »
Des discussions sont d’ailleurs en cours avec le Cégep de l’Abitibi‑Témiscamingue afin d’évaluer la faisabilité d’un tel projet. Autre idée phare : la création d’une clinique‑école, qui permettrait à la fois de former la relève et d’offrir des soins à moindre coût à la population, grâce à des étudiants encadrés par des professionnels.
L’Ordre travaille également avec plusieurs ministères et partenaires, notamment pour accélérer l’intégration de professionnels formés à l’étranger et mieux utiliser les compétences élargies des hygiénistes dentaires en première ligne.
Pour le président de l’OHDQ, une chose est claire : sans actions concertées et rapides, la situation risque de continuer à se détériorer. « L’accès aux soins buccodentaires est un enjeu de santé publique. On ne peut pas se permettre d’oublier les régions. »