Le « Klondike québécois » réfère à la ruée minière des années 1920 en Abitibi. Des villes fermées comme Noranda et Bourlamaque sont érigées dans cet élan d’exploitation du territoire. Ce sont des villes dites fermées puisqu’elles sont sous la direction des compagnies minières, qui veulent assurer une croissance ordonnée à la ville et la protéger d’un chaos souvent associé aux villes qui connaissent une croissance démographique rapide. Toutefois, des villages dits « ouverts » ont aussi vu le jour aux limites des villes-compagnies, comme c’est le cas de Rouyn et de Val-d’Or.
L’effervescence de la vie sociale y est notable, en plus d'être laissée à l’initiative individuelle. Dans ces deux agglomérations, les débits d’alcool clandestins, les maisons de jeux et la prostitution sont des réalités assez répandues. Si les minières assurent l’ordre au sein des limites de leur ville, elles sont impuissantes face aux délits commis dans les villages avoisinants. La responsabilité de maintenir l’ordre est donc incombé à l’État québécois qui manque de moyens devant l’ampleur du territoire et son isolement, l’autorité est impossible à garder partout.
Débit clandestin et prostitution à Rouyn
À Roc d’Or, on observe que les maisons de jeux, les « blind pigs » (débits d’alcool illégaux) et les bordels sont particulièrement actifs les jours de paie, aux deux semaines. Des commerces interlopes sont rapidement mis sur pied à Rouyn dans les années 1920, puisque le contrôle judiciaire y est assez discret jusqu’aux années 1930. Un des premiers quartiers de Rouyn est appelé le « Vimy rage », là où les bagarres, la prostitution et les débits d’alcool étaient nombreux, le quartier s’étendait de l’Avenue du portage à l’Avenue du lac, au niveau de l’actuel monument des pionniers. Le terme « Vimy rage » vient d’une bataille canadienne survenue à Vimy en France lors de la Première Guerre mondiale, et cette appellation populaire pour le quartier découle de la fréquence où on entendait des batailles et des coups de feu.
À l’époque, l’importation d’alcool est illégale sur le territoire de Rouyn, puisqu’elle n’a pas encore son statut de municipalité. L’alcool, qui est grandement en demande, est donc brassé sur place ou importé de manière clandestine par la poste des Dumulon. Cette activité lucrative représente une partie conséquente des affaires de ce commerçant bien connu. Le 1er juillet 1927, La Gazette du Nord publie « Plusieurs tenanciers de maisons louches ont vendu leur shack et d’autres cherchent à vendre, car le commerce ne va plus. […] Et si leur nombre diminue, tant mieux, car avec leur disparition s’en ira l’autre plaie sociale, plus terrible celle-là, qui accompagne presque toujours le débit clandestin. ». Cet extrait d’un journal de l’époque dénonce la présence marquée de la prostitution dans l’agglomération de Rouyn où la vente d’alcool n’est pas réglementée. C’est donc à mots couverts que les réalités entourant le travail du sexe à Rouyn sont abordées dans les médias locaux.

On qualifiait Rouyn de ville frontière, cette ville était donc parsemée d’hôtels comme l’Hôtel Windsor, fondé en 1926. (Photo: Hôtel Windsor, Rouyn = Windsor Hotel, Rouyn/https://collections.banq.qc.ca/ark:/52327/2464539)
Prostituées venues d’ailleurs
La ruée vers l’or du Klondike est un évènement indissociable de la prostitution présente à Dawson City. Une fois la faille du Klondike épuisée, certaines de ses travailleuses du sexe se sont dirigées vers d’autres ruées minières, soit par nécessité de survivre ou par appât du gain. L’abbé Pelletier raconte la mésaventure de Yukon Jessie dans J’ai vu naître et grandir ces jumelles, une vendeuse d’alcool clandestine ayant subi la visite d’un client assoiffé lors d’une nuit où lui-même accueillait l’évêque à Rouyn. En cette nuit, ce serait l’altercation entre la tenancière de bar et son client qui l’aurait réveillé. L’homme ivre a fini par s’introduire chez Yukon Jessie, et tentant de s’échapper, elle serait restée coincée dans un cadre de fenêtre, permettant ainsi à l’homme de la frapper avec son manche de hache sans qu’elle soit en mesure de se défendre. Yukon Jessie aurait gardé le pseudonyme sous lequel elle œuvrait au Yukon avant de venir s’installer à Rouyn.
Avant que les agglomérations de l’Abitibi soient plus encadrées, les prostituées se déplaçaient entre les villes le 15 et le 25 de chaque mois puisqu’il s’agissait des jours de paie des hommes de la région. Des prostituées transitaient de Rouyn vers Val-d’Or et d’autres faisaient même la route depuis Montréal pour ces quelques jours du mois où leurs activités étaient particulièrement lucratives.
Dans le cadre du 100ᵉ anniversaire de la ville de Rouyn-Noranda, des étudiantes et des étudiants du programme de sciences humaines du Cégep de l’Abitibi-Témiscamingue ont produit des chroniques sous la supervision de leur professeur Martin Baron, de bénévoles de la Société d’histoire de Rouyn-Noranda, et des membres de l’équipe du centre d’archives de BAnQ à Rouyn-Noranda.