Lauréat du prix Armand-Frappier 2025, le professeur émérite Yves Bergeron estime que l’aménagement écosystémique, pourtant au cœur des politiques forestières québécoises, demeure trop souvent contredit sur le terrain. Le pionnier de l’écologie boréale, rattaché à l’UQAT et à l’UQAM, appelle à une gestion plus crédible et plus transparente des forêts publiques.
« C’est toujours difficile de recevoir un prix, car derrière il y a plein de monde : les étudiants, les collaborateurs. Néanmoins, je suis très content de voir ce prix-là donné à des personnes qui ont construit une structure, des infrastructures de recherche », confie-t-il.
« Mais j’ai un sentiment d’inachevé. C’est ce que je dirai lors du discours du 25 novembre. Inachevé dans la mesure où on a encore une grande centralisation de la recherche à Québec. Si j’avais encore un peu d’énergie, je serais allé vers quelque chose de plus fédérateur », nuance M. Bergeron.
Une forêt boréale qui peine à changer de culture
« Il y a quand même une reconnaissance plus importante au Québec du fait que même si la forêt boréale est contrôlée par les feux de forêt, il y a de vieilles forêts qui n’ont pas brûlé depuis 100 ans ou plusieurs siècles. »
Pour Yves Bergeron, cette compréhension renouvelée du rôle des perturbations naturelles ne suffit pas à transformer les pratiques. « Dans le paysage forestier, on est en présence d’un territoire qui est une mosaïque de forêts d’âges différents. »
Mais cette mosaïque se fragilise. « En faisant de la coupe totale avec des révolutions de 70 à 100 ans, on rajeunit excessivement le paysage et cela a des conséquences pour la biodiversité. L’une des plus évidentes, c’est le caribou forestier qui a besoin de vieilles forêts comme habitat. Comme d’autres espèces. »
L’aménagement écosystémique détourné de son esprit
« Au Québec, on a instauré l’aménagement écosystémique qui vise à maintenir le même genre de paysage qu’on avait naturellement par l’aménagement forestier. Jusqu’à quel point l’a-t-on fait? Difficile à dire. La Commission Coulombe s’était donné un forestier en chef qui devait faire l’état des forêts. Malheureusement, il ne l’a fait qu’une fois. Le mandat lui a été ôté. »
Mandatée par le gouvernement en 2003, la Commission Coulombe avait examiné la gestion des forêts publiques et formulé 81 recommandations pour une foresterie plus durable et décentralisée. Le gouvernement en a mis en œuvre la majorité à partir de 2007.
Deux décennies plus tard, le chercheur reste lucide : « La situation est meilleure qu’avant, mais je constate qu’on ne fait pas grand-chose d’autre que de la coupe totale. Surtout pour des raisons économiques… Plutôt que de faire des coupes partielles ou de mettre de côté des forêts anciennes. J’aimerais qu’on ait un intendant des forêts qui nous fasse l’état des forêts. Mais nous n’avons qu’un sous-ministre (chef forestier) et il n’est pas très crédible. »
Des sols fragiles et une productivité en déclin
La forêt témiscabitibienne, riche en dépôts argileux, a favorisé l’essor agricole tout en rendant les sols plus vulnérables. « C’est grâce à ce dépôt argileux qu’il y a eu le développement agricole. Cela se passe dans des circonstances où la forêt est particulièrement fragile du fait de l’entourbement. Avec le temps, les forêts s’entourbent et la productivité des forêts diminue par voie de conséquence. »
L’entourbement, ou paludification, correspond à l’accumulation de matière organique sur des sols mal drainés. Ce processus refroidit le sol, réduit les nutriments disponibles et abaisse durablement la productivité forestière.
Entre la métropole et le territoire forestier
« L’UQAT se situe dans une région forestière; ce n’est pas le cas de l’UQAM », soutient-il. Originaire de Rosemont–La Petite-Patrie, Yves Bergeron s’est établi en Abitibi-Témiscamingue en 1998 pour y fonder une chaire industrielle en aménagement forestier durable. « Je suis très fier que mes trois fils soient nés et travaillent dans la région », confesse ce sexagénaire.
Son ancrage régional a façonné sa vision de la recherche. « L’importance économique que la foresterie représente, c’est quelque chose que je ne pouvais pas acquérir à Montréal. »
Une recherche centralisée et des régions oubliées
« En foresterie, il manque beaucoup d’ingénieurs forestiers partout au Québec. Mais il y en a beaucoup à Québec. C’est aussi mal réparti que les dentistes. François Legault nous avait promis de transférer les fonctionnaires dans les régions au début quand il voulait être élu, il ne l’a jamais fait. »
Il déplore aussi la disparition d’un mécanisme qui permettait de retenir en région une partie des revenus forestiers. « Tous les droits de coupe retournent à Québec. Jadis, on avait le programme de mise en valeur lancé par François Gendron qui retenait en région une grande partie des droits de coupe qui étaient réinvestis en recherche par les entreprises forestières. Ça n’existe plus. Quand les députés disent que l’Abitibi-Témiscamingue n’en a pas pour son argent, ils sont exclus », s’insurge l’universitaire.