Fondre : quand le théâtre transforme les fractures d’un territoire en dialogue
Par : Joanie Dion
Dans une petite ville prospère, un immense fourneau gronde jour et nuit. À quelques pas, Fernand, retraité, refuse de quitter la maison familiale où il a vécu entouré de ses filles et de ses petits-enfants. Puis vient une annonce qui bouleverse l’équilibre : les maisons situées autour du fourneau devront être rasées.
C’est dans cet univers que prend place Fondre, une pièce d’Emmanuelle Jimenez mise en scène par Michel-Maxime Legault. Présentée en tournée en Abitibi-Témiscamingue à la fin octobre et début novembre, la production est le fruit d’une coproduction entre le Théâtre du Tandem, le Théâtre de la Marée Haute et le Centre du Théâtre d’Aujourd’hui.
Pour Annabelle Fauche, co-directrice générale et directrice administrative du Théâtre du Tandem, cette coproduction illustre bien la manière dont plusieurs compagnies peuvent unir leurs forces autour d’un projet commun. « Il y a une idée, un rêve commun, qui se partage entre certaines compagnies, qui décident de travailler ensemble », explique-t-elle.
Dans le cas de Fondre, Emmanuelle Jimenez a construit ses réflexions autour des enjeux qui touchent le territoire, tout en les transposant dans une œuvre de fiction.
Un projet porté par plusieurs territoires
Au-delà du partage des coûts de production, la coproduction permet surtout de mettre en commun des ressources humaines et une expertise qui seraient difficiles à réunir autrement. « Une production aujourd’hui, ça coûte beaucoup. Toutes les choses ont augmenté, l’inflation… c’est vraiment très, très coûteux », souligne Annabelle Faucher.

L’équipe de travail derrière la pièce. (Photo : Gracieuseté - Valérie Remise)
Le partage ne se limite toutefois pas au financement. Dans une coproduction, les équipes des différentes compagnies participent au projet et laissent leur empreinte. Pour Fondre, plusieurs artistes et concepteurs de la région ont ainsi contribué à la création, notamment Jean-Philippe Rioux-Blanchette, Marie-Hélène Massy Emond, Dominic Leclerc et Marie-Noëlle Blais.
Pour Annabelle Faucher, cette présence régionale est essentielle. Il ne s’agit pas simplement de créer une pièce à Montréal et de l’amener ensuite en Abitibi-Témiscamingue, mais bien de faire travailler ensemble différentes communautés artistiques. « Ce sont les deux régions ensemble, qui ont travaillé ensemble, qui présentent le projet ensemble », résume-t-elle.
Cette approche s’est également concrétisée par des rencontres avec des citoyens de Rouyn-Noranda et de Duparquet, ainsi qu’avec des personnes ayant des points de vue différents sur les enjeux miniers et environnementaux. Les comédiens ont notamment été amenés à rencontrer des gens de différents milieux afin de mieux comprendre les réalités qui nourrissent la pièce.
Une histoire qui dépasse la Fonderie
Même si Fondre peut faire écho à la situation entourant la Fonderie Horne, le lieu où se déroule l’histoire n’est jamais explicitement nommé. Un choix qui, selon Annabelle Faucher, permet à la pièce de dépasser un contexte strictement local. « Des problèmes d’environnement comme ça, il n’y en a pas juste à Rouyn-Noranda », rappelle-t-elle.
La pièce aborde ainsi des questions liées à l’environnement, à l’économie, au travail et à l’exploitation du territoire. Mais au cœur de cette fresque, demeure une histoire beaucoup plus intime : celle d’une famille divisée.
Ce serait d’ailleurs ce qui permet à l’œuvre de rejoindre un public qui ne serait pas directement concerné par les enjeux miniers. Les conflits familiaux, les divergences de valeurs et l’attachement à un lieu seraient, eux, universels.
Même certains éléments plus oniriques de la mise en scène, comme l’oiseau qui fait son nid au-dessus du fourneau, participent à cette volonté de sortir du réalisme. Pour Annabelle Faucher, ces images deviennent des métaphores de la fragilité du vivant et de la capacité à survivre malgré un environnement hostile.

Des discussions parfois difficiles ont lieu entre les personnages. (Photo : Gracieuseté - Valérie Remise)
La pièce comme point de départ
Pour le Tandem, la représentation ne constitue toutefois pas la fin de la réflexion. Après chaque spectacle, un médiateur et une personne de la compagnie Onyx animeront une période d’échange. « Le but de cette pièce-là, surtout, c’est d’amener les gens à discuter », affirme Annabelle Faucher.
Elle souhaite notamment que les spectateurs puissent sortir du spectacle avec leurs propres questions, leurs émotions et leurs contradictions. La pièce ne cherche pas à présenter une seule lecture des enjeux, mais plutôt à faire entendre différentes perspectives. « Personne n’est noir ou blanc, tout le monde est gris », résume-t-elle.
Et si le contexte régional demeure très présent, Annabelle Faucher insiste sur le fait que Fondre est d’abord une histoire de liens humains. Une histoire où les personnages peuvent être en désaccord tout en partageant un même attachement à leur famille et à leur territoire.
« En fait, on veut la même chose. On peut-tu s’aimer juste deux minutes, et se parler pour de vrai ? » lance-t-elle.
La tournée de Fondre s’arrêtera à La Sarre le 27 octobre, à Val-d’Or le 28 octobre, à Amos le 29 octobre et à Ville-Marie le 30 octobre. La pièce sera ensuite présentée à Rouyn-Noranda du 31 octobre au 6 novembre 2026.